Le mirage de la « croissance verte »

Created by
Loïc Giaccone
Created
mardi 18 juin 2019
Categories
Chapô
En ces temps où le dérèglement climatique et ses conséquences deviennent de plus en plus évidents, c'est devenu très tendance chez les partis de se dire écologistes. Mais la croissance verte et le développement durable revendiqués entre autres par Edouard Philippe sont incompatibles avec la sauvegarde de l’environnement. Explications avec le concept de « découplage ».

Mercredi 12 juin, le premier ministre Édouard Philippe a fait un discours à l'Assemblée nationale, la « Déclaration de politique générale », pour annoncer l'Acte II du quinquennat. Deux paragraphes sont intéressants :

« Je ne me ferai pas passer pour un autre. Je ne suis pas un défenseur de la décroissance. Je crois dans la science, je voudrais qu’elle ait plus de place dans le débat public, que nos décisions soient davantage éclairées par elle. [...] Je crois en l’économie de marché régulée par le politique, en l’innovation et en la force de la croissance.

Je crois possible un nouveau modèle économique qui produise des richesses, donc de l’emploi, sans salir, sans contaminer, sans détruire, sans condamner ceux qui viendront après nous ou ceux qui vivent loin de nous. [...] Il faut inventer un modèle économique où la sobriété énergétique, les transports propres, la saine alimentation, le recyclage progressent beaucoup plus vite que le taux de croissance. C’est ma conviction et je veux être jugé sur les actes. »

Mais, qu'est-ce qu'elle dit justement la fameuse science de ces concepts/modèles que sont « la croissance verte », « le développement durable » ou encore « la transition écologique », préconisés par de grandes instances telles que la Banque mondiale, l'OCDE et le PNUE (Programme des nations unies pour l'environnement), puis appliqués par la plupart des gouvernements ? On a une réponse assez claire dans une étude faisant une revue de la littérature scientifique sur le sujet et s'intitulant simplement « Is Green Growth Possible? » (« Est-ce que la croissance verte est possible ? »), publiée mi-avril dans une revue à comité de lecture, New Political Economy. Voici une traduction approximative du résumé :

« La notion de croissance verte s'est constituée comme la réponse politique principale face au changement climatique et à la dégradation de l'environnement. La théorie de la croissance verte affirme qu'une croissance économique continue est compatible avec l’écologie, étant donné que l'évolution technologique et la substitution [d'énergies fossiles par d'autres sources d'énergie] nous permettront de découpler de manière absolue la croissance du PIB de l’utilisation des ressources et des émissions de CO2.

Cette affirmation est désormais assumée dans les politiques nationales et internationales, notamment dans les Objectifs de développement durable [liste de 17 objectifs établie par l'ONU]. Mais les preuves empiriques sur l'utilisation des ressources et les émissions de C02 ne vont pas dans le sens de la théorie de la croissance verte. En examinant les études pertinentes sur les tendances historiques et les projections des modèles, nous découvrons que : (1) il n’existe aucune preuve empirique que le découplage absolu de l’utilisation des ressources puisse être obtenu à l’échelle mondiale dans un contexte de croissance économique continue, et (2) il est très peu probable que le découplage absolu des émissions de CO2 soit effectué à un rythme suffisamment rapide pour empêcher un réchauffement climatique de plus de 1,5 °C ou 2 °C, même dans des conditions politiques “optimistes”. Nous concluons que la croissance verte est probablement un objectif erroné et que les décideurs doivent rechercher des stratégies alternatives. »

Plutôt clair, mais la lecture du texte complet vaut le coup, il explique bien les résultats de toutes les études que les auteurs ont épluchées pour en arriver à cette conclusion. C'est la notion de découplage absolu qui est ici importante, car c'est celle qui remet en question le concept de la croissance verte. Un découplage absolu, c'est quand la croissance économique est continue mais que l'impact environnemental est en baisse (baisse effective du cumul absolu des émissions de CO2, baisse effective de la consommation de ressources), c’est la partie droite sur le graphique ci-dessous :

 

Graphique 1. Les différents découplages possibles entre la croissance économique et l’utilisation des ressources, de gauche à droite : aucun découplage (l’utilisation suit directement la croissance économique), découplage relatif (les ressources sont mieux utilisées donc leur utilisation croît moins vite que la croissance économique, mais pas suffisamment pour inverser la tendance) puis découplage absolu (avec une baisse effective en valeur absolue de l’usage des ressources alors que la croissance économique continue). Source : Agence européenne de l'environnement.

Or, ce qui se passe actuellement, c'est au mieux un découplage relatif (taux de croissance des émissions ou de la consommation de ressources légèrement inférieur au taux de croissance économique, mais toujours en croissance, partie du milieu précédemment), au pire un recouplage (c'est ce qu'on observe avec la consommation de ressources, dont le taux de croissance est même plus élevé ces dernières années que celui de la croissance économique, voir graphique de droite ci-dessous, tirée de l’étude).


Graphiques 2 et 3. À gauche, l’utilisation des ressources de 1970 à 2013, à droite la comparaison de l’évolution du PIB mondial et de l’utilisation des ressources de 1990 à 2013. On note que l’utilisation des ressources continue d’augmenter au fil des années (avec à peine un ralentissement mais pas de baisse suite à la crise financière de 2008), et même de manière plus forte que le PIB au début des années 2010. Source : Jason Hickel et Giorgios Kallis, « Is Green Growth Possible? ».

Sur le découplage, voir :

Alors pourquoi ça ne marche pas, la croissance verte ? Globalement, parce que la croissance économique induit une croissance de la demande énergétique. Pourquoi ? Eh bien, parce que plus on consomme… Plus on consomme, c'est-à-dire plus on extrait de matériaux, plus on les transforme en produits, plus on les transporte, plus on les utilise, plus on les jette, et plus on ne les recycle pas assez (l'étude explique bien le problème du recyclage, et au passage l'illusion de l'économie circulaire, voir aussi Chris de Decker, « How Circular is Circular Economy? », Resilience, 12 novembre 2018), sachant que tout ceci utilise de l'énergie à chaque étape (et que l'énergie est tirée de ressources).

L'efficience technologique tant prônée est très rapidement limitée par les lois de la physique, mais surtout elle est vite supplantée par des lois immatérielles cette fois-ci, celles de l'économie, précisément celle de l'offre et de la demande, qui provoque un « effet rebond » avec une augmentation de la consommation dépassant le gain obtenu grâce à l'amélioration technique (également appelé paradoxe de Jevons). Autres mythes et illusions démontés par les faits et décrits dans l’étude : la transition vers les services qui aurait dû faire baisser l'utilisation de ressources (en fait tout aussi énergivores), la baisse de l'impact environnemental des pays riches/développés (qui est en réalité grosso-modo annulée si l'on tient compte des impacts environnementaux dus à leur consommation de biens et services produits ailleurs), la dématérialisation (qui dématérialise surtout les impacts dans d'autres endroits, bien loin des utilisateurs), et quelques autres idées reçues qui, pourtant, servent à mettre en place des politiques en ce moment même.

La conclusion de l'étude est sans appel :

« The empirical evidence opens up questions about the legitimacy of World Bank and OECD efforts to promote green growth as a route out of ecological emergency, and suggests that any policy programmes that rely on green growth assumptions – such as the Sustainable Development Goals – need urgently to be revisited. That green growth remains a theoretical possibility is no reason to design policy around it when the facts are pointing in the opposite direction. »

« Les preuves empiriques soulèvent des questions sur la légitimité des efforts de la Banque mondiale et de l’OCDE à promouvoir la croissance verte comme moyen de sortir de l’urgence écologique, et suggèrent que tout programme politique reposant sur des hypothèses de croissance verte – tels que les Objectifs de développement durable – doit de toute urgence être revu. Que la croissance verte reste une possibilité théorique n'est pas une raison pour concevoir une politique autour de celle-ci, lorsque les faits indiquent la direction opposée. »

Alors, est-ce que le premier ministre, et les nombreux autres décideurs qui « croient en la science », vont remettre en question la croissance économique ?

Loïc Giaccone


Bonus, quelques explications sur ces sujets en vidéo à travers l’angle du PIB :

- Data Gueule, « Le PIB, cette fausse boussole », Youtube, 11 janvier 2016.

-Heu?reka et Le Réveilleur, « Croissance & PIB pour les nuls », Youtube, partie 1, 9 février 2017, et partie 2, « Croissance & PIB, les limites », Youtube, 9 février 2017.

Et en texte, Jean-Marc Sérékian, « Dégraissez le PIB pour sauver le climat ! », Carfree.fr, la vie sans voitures, 15 mars 2019 (partie 1), 22 mars 2019 (partie 2), 29 mars 2019 (partie 3) et 5 avril 2019 (partie 4).


Photo: Pixabay.

BLOG COMMENTS POWERED BY DISQUS
Crédit photo
Photo: Engin_Akyurt (Pixabay)
Top